Je triche ! Oui, vous l’avez vu, je suis déjà à Buenos Aires. J’ai pris des bus entre Sao Paulo et Rio Grande (une ville au sud de Porto Alegre). Alors, que de la gueule le vélo ? C’est vrai, pour la beauté du défi, c’est pas joli. Mais j’ai passé beaucoup plus de temps que prévu au Brésil, je préférais être tranquille sur le timing, ne pas être pressé, me faire plaisir… En fait je savais avant de partir qu’il faudrait que je saute ainsi des tronçons.

Bon, alors, ça se passe comment ? Je dors où ? Le moral ? Autant vous raconter le voyage entre Rio Grande et ici.

Une plage de plus de deux cents kilomètres s’étend entre Rio Grande et la frontière avec l’Uruguay. Rien de rien tout du long, pas un bled, mais le sable est dur et on peut rouler dessus, certaines cartes indiquent d’ailleurs cette plage comme une possible piste. Sinon c’est une réserve écologique. Donc j’ai embarqué cinq litres d’eau, de la nourriture pour deux jours, la dose de crème solaire, et je suis parti le long de cette plage.

A la fin de la première journée, donc au bout d’une centaine de kilomètres, je rencontre des gauchos à cheval sur la plage, qui m’informent qu’il y a en réalité une zone de trente kilomètres où le sable est mou. Faut savoir que pousser un vélo chargé ne serait-ce que sur cent mètres est extrêmement pénible. Ils me conseillent très fortement de trouver un moyen de revenir sur la route principale. J’approuve. Je vais dormir dans un poste de la réserve naturelle quelques kilomètres plus loin, le garde ayant été prévenu par radio la veille, en déclinant l’invitation de ces gauchos d’aller chez eux. Vous voyez, je commence parfois à être raisonnable face à l’aventure totale.

Petit intermède : j’envisage d’écrire un mémoire sur la “prise de décision en milieu informationnel incomplet et incertain” à partir de mon expérience au Brésil. Faut savoir que tout du long ça a été comme ça. Je comprend pas le problème des brésiliens pour donner une information adéquate. Mais pourquoi personne a pensé à me prévenir pour cette zone de 30 bornes ? Le mec, à la radio, j’arrive en vélo, il sait que je vais vers Chuy à la frontière Uruguayenne, il pense même pas à ça. Une journée pour rien, quoi ! Faut toujours triple vérifier les informations qui sont données dans ce pays (sachant qu’un bon tiers est complètement faux, et un autre tiers inexistant). Les cartes détaillées du territoire avec courbes altimétriques, ça n’existe tout simplement pas. Autre exemple : à Itapeva, pour prendre l’autobus. Je vous raconte pas la galère pour avoir les horaires. Puis, apprenant que le bus part de la ville située à vingt bornes dans moins de deux heures, je m’empresse de monter sur mon vélo. Au dernier moment, je pense à demander aux gens : “et en fait, le bus, il passerait pas sur la route, là, devant, et on peut pas l’arrêter en faisant un signe au conducteur, et du coup faudrait pas que je me magne ?” “Ah, oui, si, c’est vrai, maintenant que tu le demandes.” Zen attitude.

Revenons à ma réserve écologique. Le problème est que de la plage à la route parallèle, s’étendent trente kilomètres d’écosystèmes fort intéressants mais globalement bâtis sur du sable (donc infranchissables à vélo) et que revenir en arrière par le même chemin, bof bof. Au final, j’ai profité d’un approvisionnement en gaz et en eau en pick-up 4x4 pour repartir sur la route. J’ai avant ça réussi à me faire piéger comme un bleu par des sables mouvants, j’ai eu de la chance à réussir à en sortir et à garder tout mon vélo et équipage.

Me voilà donc sur la route principale entre le Brésil et l’Uruguay, une voie de chaque côté et un camion toutes les dix minutes, tout droit tout plat, à gauche de vastes pâturages jusqu’à l’horizon, à droite pareil. Ca aurait été presque sympa sans le vent de face. De temps en temps une fazenda ou un espèce de hameau sur le bord de la route. Une journée passe sans traverser la moindre ville, je dors dans un hameau, chez les proprios d’un restau pour routards qui me laissent dormir dans leur cour.

Le lendemain est le grand jour de mon premier passage de frontière à vélo entre le Brésil et l’Uruguay. Attention, pour quitter le territoire brésilien, il faut que je me présente dans un commissariat fédéral dans la dernière ville vingt kilomètres avant la frontière, et non à Chuy, la ville effectivement dessus. Ville assez rigolote, Chuy, la frontière passe par l’avenue principale, à gauche les écriteaux sont en portugais, en face en espagnol… Sur les conseils d’une guide touristique, je vais dormir dans une petite ville sur la côte. Je me retrouve dans une auberge de jeunesse blindée de yankees en mal d’exotisme mais restant paradoxalement entre eux, pas vraiment ce que j’adore. Est-ce une insolation ou la fatigue ? Le lendemain, je tombe malade et je dois rester toute la journée à me reposer.

Ensuite deux jours à traverser l’Uruguay à vitesse grand V. Les kilomètres de plats pâturages continuent à s’enchainer. Je me fais héberger par une femme d’une cinquantaine d’année, je dors dehors sur un sofa sous sa véranda. Puis j’arrive à Montevideo. C’est une petite ville tranquille pour une capitale : 1,4 millions d’habitants. Les gens sont dans la rue, maté dans une main, thermos dans l’autre. Pour cette tranquillité, j’ai beaucoup aimé l’Uruguay : il y a une paix sociale, en comparaison avec le climat d’insécurité permanent au Brésil ça fait du bien. Le pays est aussi beaucoup plus marqué par l’influence européenne, tandis que le Brésil louche du côté des Etats-Unis…

Deux jours à me ballader dans la ville (sans appareil photo pour une fois), puis je prends le ferry pour Buenos-Aires, où je retrouve Virginie, une camarade agro, au départ pour Paris après six mois de stage en argentine. Il faut avouer que je m’étais fixé comme objectif de la voir : sinon j’aurais été trop à la bourre sur mon itinéraire.

J’ai passé de très bons moments à Buenos Aires. Seule très, très, très grosse déconvenue : ma clé USB est grillée. J’ai tout perdu, sauf ce que j’avais déjà posté. J’ai donc racheté une nouvelle clé USB, j’y ai mis mes photos de tout le trajet que je viens de raconter, pour libérer de la place sur ma carte mémoire de l’appareil photo. Aussi grillée. Je crois que c’est l’ordi de mon hôtel qui fait ça. Un petit peu la rage (mais ça va bien).