Je ne pouvais pas quitter le Brésil sans rencontrer le Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terres, le MST. Ce mouvement social, appartenant à Via Campesina, milite depuis presque 25 ans en faveur d’une réforme agraire étendue. En attendant, ils se saisissent eux même des terres : ils organisent des “acampamentos”, où ils squattent des latifundios, et cet acampamento se transforme éventuellement en “assentamento”, c’est à dire une installation durable d’ex-travailleurs ruraux sans terres, quand l’acampamento est légalisé. La constitution brésilienne indique en effet que la terre est sensée accomplir une “fonction sociale”. Un organisme officiel chargé de la réforme agraire, l’INCRA, peut donc invoquer la loi et redistribuer la terre aux Sans-Terres dans certains cas, par exemple si la terre n’est pas utilisée, si l’exploitation viole le code du travail… Ainsi, plus de 500 000 familles ont ainsi bénéficié de la réforme agraire au Brésil, ce qui reste néanmoins très marginal.

Je me suis donc rendu dans un des plus vieux assentamentos, près de Itapeva, où sont installées plus de 500 familles réparties en 6 “agrovillas” depuis plus de vingt ans. Oui, c’est gros… Et le MST est omniprésent. Car le MST n’est pas qu’une sorte de syndicat, il revendique être un “mouvement social complet et de masse”. En plus de gauche, mais alors, vraiment. Même Besancenot n’oserait plus utiliser leur vocabulaire marxiste, les portraits du Che sont partout… Il faut voir leur drapeau : Drapeau MST

Le mouvement est-il “socialiste”, dans le sens ou Cuba est socialiste? Réponse du responsable relations internationales : “communisme, socialiste… tout ça, ce sont des mots, des idéologies, on n’a pas d’opinions fixées la dessus. Tout ce qu’on sait, c’est que le système actuel ne nous convient pas !” Le champs de revendication du MST va donc beaucoup plus loin que la simple réforme agraire, et le mouvement prend politiquement position sur des questions de culture, de santé, de diversité ethnique…

Dans l’assentamento, le MST s’occupe de la coopérative locale (achat, vente), et possède une direction régionale. Ils ont même une radio : “radio paysanne 93.7 FM, le son de la réforme agraire !” Le MST, en bon mouvement révolutionnaire, refuse d’avoir des dirigeants, et fonctionne avec un système piramidal de représentants, à chaque fois un binôme homme/femme.

Alors, ça marche ? Plutôt pas mal dans ce vieil assentamento. Les agriculteurs ont accès à des moyens de production relativement performants, et gagnent donc suffisamment bien leur vie pour ne pas être tentés à nouveau par l’exode rural. Evidemment, il est difficile pour eux d’être compétitifs face à l’agrobusiness sur ses productions de prédilection, comme le soja. Celui-ci est d’ailleurs cultivé, mais d’avantage pour des questions de rotations des cultures. Ils sont d’avantage portés sur l’haricot, le lait… La vie est parfois compliquée pour un assentado, le travail dur et le revenu bas. Mais si l’on demande à n’importe lequel, il répondra “qu’il préfère dix fois cela à la vie [qu’il avait] avant”. En effet, la plupart des gens installés à Itapeva sont des travailleurs qui avaient déjà migré dans les favelas avant d’être récupérés par le le MST. Pour eux, avoir une maison en dur, la sécurité alimentaire, du travail, et même une voiture est un miracle…

Ce n’est pas vraiment l’image de la réforme agraire relayée dans les médias brésiliens. Le MST y est présenté comme un mouvement criminel et inefficace. Clairement, il y a des assentamentos où cela se passe beaucoup moins bien, où les assentados vivent dans la misère et où l’expérience vire court au bout de peu de temps. L’INCRA (l’organisme officiel chargé de la réforme agraire) installe parfois des personnes sur des terres difficiles, loin des routes, sans assistance technique… Cela se passe donc forcément mal, et par exemple, en Amazonie, les assentados ont un rôle non négligeable dans la déforestation. Mais le MST critique cela et ne soutient pas ces assentamentos. De la même façon, il a souvent été raconté que beaucoup d’assentados reçoivent un lot de terre de la réforme agraire, puis le revendent pour repartir en ville, en se faisant de l’argent sur le dos des latifundistes dépossédés… Réponse du MST : “c’est purement ignorer la loi : les terres de la réforme agraire appartiennent au gouvernement, les assentados ne reçoivent qu’une concession !”

Une école spécialisée en agro-écologie (entendre : agriculture biologique) a été crée par le MST dans l’assentamento d’Itapeva. En deux ans, les élèves y cumulent l’enseignement du lycée plus un enseignement technique. Luiz, le coordinateur de l’école (il n’y a pas de directeur !) m’explique : “depuis quelques années, le MST réflechit sur ses méthodes de production. Les “assentados” utilisent des méthodes de l’agriculture conventionnelle, ce qui est en contradiction avec l’idéologie du mouvement, sur des aspects d’écologie et de souveraineté alimentaire. Nous voulons donc mettre en place une stratégie de transition vers une autre agriculture, au sein de laquelle cette école prend place”.

A ce moment là, je commence franchement à être méfiant. Ils sont pleins de bons principes, les Sans-Terres. Ceux que j’ai rencontré sont des gens biens, ouverts, acceuillants. Les élèves de l’école sont particulièrement intelligents et cultivés, surtout si l’on considère leur origine sociale. Mais tout de même… Est-ce bien qu’un mouvement orienté politiquement contrôle autant d’aspects de la vie des “assentados” ? N’y a t-il pas un risque d’idéologisation, amenant à une perte de sens critique ? Les élèves ne sont-ils pas endoctrinés dans cette école ? L’impression que je garderai du mouvement sera donc contradictoire : ils jouent pour moi un rôle extrêmement positif dans le paysage social brésilien et je concorde avec leurs lignes politiques; en revanche je ne leur laisserai pas le pouvoir les yeux fermés…


Mais où sont les photos ? La clé USB où j’avais gardé toutes mes photos, celles du MST incluses, a grillé. Non, je ne suis pas dégoûté.