Lors de mes premiers coups de pédales sur le continent, j’ai voulu voir de mes yeux à quoi ressemblait un latifundio. Vous le savez sûrement, en Amérique Latine, la terre est majoritairement concentrée en énormes domaines aux mains de peu, les latifundios.

J’ai donc usé de la technique agro éprouvée du débarquement au hasard et à l’arrache, en baragouinant un portugnol de contrebande. Comme dit Martin, dans un mail forwardé par erreur : ‘le Vincent c’est un pied dans la connerie, un pied dans l’aventure, mais ça marche !”. C’est pas faux.

Hamilton.JPG Donc j’ai entre autres été accueilli dans une petite fazenda dans l’état de São Paulo par le gérant, Hamilton. Quand je dis petite, c’est 600ha, trois fois rien ici où certaines fazendas comptent plusieurs dizaines de milliers d’hectares[1]. A titre de comparaison, la taille moyenne des exploitations françaises est de 70ha, après 50 ans d’exode rural…

La fazenda ou travaille Hamilton produit du lait et de la viande. Pour cela elle a deux troupeaux: un d’une centaine de vaches à lait type Prim’Holstein (les classiques vaches noir et blanches) et un autre de 350 vaches plus rustiques, croisées avec des zébus indiens (!!). Y travaillent à temps plein vingt travailleurs agricoles, payés 550 Reais [2] par mois. Hamilton lui-même, pour son activité de “chef d’entreprise” qui se lève tous les jours à 5h du matin pour surveiller la traite gagne 1250 Reais par mois, soit trois salaires minimums.

fourrage.JPGTout est effectué à la main, sauf la traite qui est partiellement mécanisée, la main d’oeuvre coûtant moins cher que les machines. Du reste, c’est intelligemment mené : le premier troupeau crée beaucoup de valeur ajoutée mais est intensif en travail, tandis que le deuxième permet de valoriser au maximum les pâturages sans presque nécessiter de soins.

Et le propriétaire ? Il vit à São Paulo, il est ingénieur informatique. Il vient parfois les fins de semaine pour s’assurer que tout va bien et effectuer quelques taches administratives. Cependant, cette fazenda lui rapporte des fins de mois confortables : au bas mot 2000 Reais par mois selon mes calculs[3] (donc d’avantage que le salaire de son gérant…), sans doute beaucoup plus. Une belle rente.

En fait, c’est particulièment choquant pour mon regard européen de voir ainsi quelqu’un profiter ainsi du travail des autres pour une bête question de propriété de la terre. Je suis habitué à voir que les bénefices de la terre vont grosso-modo à ceux qui la travaillent [4] Mes amis trostkistes vous diront que ce phénomène est valable chez nous dans tous les autres secteurs de l’économie, que ça s’appelle le capitalisme, basé sur la propriété privée des moyens de production (ici la terre), et que oui c’est injuste et qu’il faut faire la révolution. Euh…..

Évidemment, ce n’est sans doute pas le pire exemple, il existe au Brésil des latifundios et des exploitations forestières de plusieurs dizaines milliers d’hectares, au capital placé en bourse, et aux méthodes de gestion humaine et environnementales plus que douteuses. Contrairement à ce qu’on a en Europe, l’élite s’appuie encore en partie sur la possession de la terre, selon une répartition héritée de la colonisation. “L’ascenseur social” semble fonctionner beaucoup moins que chez nous, est-ce une des causes ? Or ce système est plutôt bien accepté.

La pensée ambiante est que ce système latifundiaire est stable, que l’appât du gain le rend efficace, que les grandes tailles d’exploitation permettent une gestion centralisée et l’accès au capital, qu’il génère d’énormes excédents d’exportation… A l’inverse, faire une réforme agraire et imaginer un autre système concentrerait tous les défauts : un système où chaque agriculteur possèderait sa terre est une utopie, il serait inefficace pour tout un tas de raison (d’un argument de taille critique pour la gestion et l’accès au capital à celui que les paysans seraient ignares et incapables de s’organiser). Il faudrait aussi déposséder les actuels propriétaires, ce qui serait une profonde injustice… Le modèle de l’agriculture familiale est donc tourné en dérision, considéré comme une douce utopie d’un autre âge, peu adaptée aux réalités de notre XXIème siècle. Pourtant, en Europe, c’est le modèle prédominant : une famille gère chaque exploitation agricole, y travaille et empoche les bénéfices. Celà n’empêche pas nos agriculteurs de s’organiser en coopératives, d’être particulièrement efficaces et de générer d’énormes excédents qui iront pourrir les cours mondiaux.

A l’inverse, qu’est-ce qui justifie l’existence de latifundios et de ce phénomène de rente ? On justifie normalement la rente du capital par le fait que le propriétaire ait accepté d’immobiliser de l’argent pour un investissement tout en prenant un risque. Ça se discute quand on parle d’industrie ou de secteur tertiaire, puisque les biens investis ont une durée de vie limitée. Par contre, le risque sur la propriété de la terre… Il faut vraiment le vouloir pour rendre une terre improductive et irrécupérable. Si l’on veut parler d’avantages techniques et économiques, on peut arguer qu’en agriculture, les économies d’échelles sont faibles, et négatives à partir d’une certaine taille à cause des coûts de déplacements. Cela fait que les petites exploitations sont plus rentables. De plus, le travailleur est d’avantage motivé quand il prend part directement aux bénéfices, et comme il a une connaissance plus fine de l’exploitation celle-ci est mieux gérée… Dans le cas précis de l’agriculture, on peut donc dire que le gâteau est plus gros quand il est bien réparti (pour reprendre une métaphore assez connue). Le Brésil, pour des raisons de justice sociale comme de pragmatisme économique, aurait donc tout intérêt à faire une réforme agraire en profondeur.

Notes

[1] Un hectare : vous dessinez mentalement un carré de 100 mètres sur 100 mètres, le fiston en CE2 vous indique que ça fait 10 000 m². Pour les sportifs, comptez deux terrains de football

[2] taux de change : 1 Real = 0,33€, 550 Reais équivalent donc à 180€

[3] une fois retiré tous les frais, dont les amortissements sur capital, ça va de soit

[4] Petit topo sur la question foncière agricole en France pour mes lecteurs peu au courant des affaires agricoles. Généralement, par chez nous, il y a deux modalités en ce qui concerne la propriété des terres agricoles : le mode de faire-valoir direct (l’agriculteur possède les terres qu’il cultive) et le fermage. Le fermage est un bête contrat de location des terres, mais reconductible à volonté par le locataire (le fermier) et à un prix très raisonné, avec un maximum fixé par arrêté préfectoral. En revanche, l’agriculteur est le plus souvent propriétaire de son exploitation : structure juridique, capital (à l’exception donc des terres en fermage), bâtiments, matériel agricole.Le statut du fermage permet donc de contourner habilement le problème de la propriété des terres, et on peut dire qu’en France, à l’exception de la rente modérée du fermage, l’équation travailleur agricole = propriétaire de l’exploitation = celui qui empoche les bénéfices est vraie.