Agriculture et bicyclette
Par VinceDeg le mardi 25 novembre 2008, 19h44 - L'enquête itinérante - Lien permanent

Vous ne voyez pas le lien entre agriculture et bicyclette ? Pourtant c'est évident. Allez, je vais vous expliquer, et en profiter pour vous parler plus longuement d'agriculture.
Première observation. Prenons un jeune voyageur classique, un backpackeur. Il arrive dans une ville. Il visite la ville. Et là, il change de ville, le plus souvent en bus. Vous remarquez que le jeune homme a raté le gros du pays - les campagnes. Alors que le voyageur à vélo, lui, il a le temps de les observer, ces campagnes, il hume leur air (mmh l'odeur de lisier !), il en a une vision panoramique, il s'arrête là où le bus ne s'arrête pas, il parle avec les gens qui y habitent (au moins pour demander son itinéraire parce que sa carte est merdique).
Ensuite. Le voyageur à vélo prend beaucoup plus conscience de ses besoins naturels, ceux qui font que l'être humain n'est qu'une espèce animale parmi d'autres, et ça le fait réfléchir. Rappelons-les au cas où :
- boire
- manger
- dormir
- se défendre contre de sournoises attaques de maladies, de brigands et d'animaux en toutes sortes ( ou s'en prévenir si on est futfut' )
- (blogger)
On n'a pas vraiment besoin d'autre chose. Peut-être d'un peu d'amour en plus de l'eau fraiche. Cette belle théorie devient une réalité quotidienne quand les journées se réduisent à
1)la joie du pédalage et des réflexions sur le guidon
2) le comblement de ces besoins. Et ne pas les combler correctement peut vite devenir un problème majeur. Lors de mon premier voyage à vélo, j'ai pris conscience de ce que signifie vraiment l'eau : un jour, j'ai mal prévu mon stock de flotte. J'ai pris cher. Depuis, je suis un peu parano à ce sujet, et je ne suis vraiment tranquille qu'avec de l'eau à disposition - vous croyez qu'il y a quoi dans la sacoche que j'emporte toujours à Paris ? Et c'est ce comportement là qui est normal, au fond.
Venons donc à la question de l'alimentation, de la faim et de l'agriculture. Il est incroyable de voir comment l'agriculture, l'activité qui est à la base de la société, la seule vraiment indispensable, est considérée comme complètement annexe dans la notre. Voire passablement ringarde. Tout est fait pour oublier cette place primordiale de l'agriculture et de l'alimentation. Il y aura toujours des corn-flakes au supermarché, et ces corn-flakes doivent bien venir d'une usine, non ? Le gros des gens n'ont aucune idée d'où sort leur nourriture, quand ils daignent se poser la question.
Alors voilà mon gros. T'es un être vivant. Tu as besoin de t'alimenter pour survivre. Tous tes aliments sont issus, in fine, d'une plante, un autre ềtre vivant, qui a bien voulu pousser parce qu'elle a eu de l'eau, du soleil et des éléments minéraux à disposition. Ce faisant, elle a transformé de l'énergie solaire en énergie organique via un processus moléculaire complexe appelé photosynthèse. Oui, tout ça dans ton bout de chips. Bon. Favoriser ce processus et en récolter les fruits, ça exige du travail, ça s'appelle l'agriculture. Si tu n'es pas agriculteur toi même, tu as besoin qu'il y a des agriculteurs qui effectuent ce travail pour toi. OK !?
Selon ce raisonnement, les agriculteurs devraient être les rois du pétrole dans une société libre. Ce n'est pas vraiment le cas. Parlons bassement argent, puisque c'est la façon que nous avons pour échanger des biens et services entre nous. Il est relativement normal qu'un agriculteur français équipé d'outils modernes gagne dans les 1000€ par mois, avec 50h de travail par semaine; et encore il y a des filières où c'est pire. Au Brésil, un travailleur rural travaillant dans une exploitation disposant de moyens modernes va plutôt gagner dans les 160€, à pouvoir d'achat égal ça ferait dans les 500€. Toujours au Brésil, le paysan qui ne possède qu'un petit lopin de terre et n'a pas accès à ces mêmes moyens de production ne va rien gagner du tout, dans un monde où l'autarcie alimentaire est une douce utopie. Il aura donc faim, et il s'exilera alors avec sa famille dans les favelas, où il aura un peu moins faim (sauf pendant les périodes de hausses de prix).
Une théorie historique dit en substance : "dis moi quelle est ton agriculture, je te dirai qui tu es". En effet, dans une civilisation donnée, la capacité des agriculteurs à dégager des excédents agricoles pour nourrir la population non rurale (nobles, artisans, geeks, présidents de la république) détermine la proportion de celle-ci. Nous on fait particulièrement fort : un agriculteur français nourrit 60 personnes. Nous avons fait en réalité un choix : celui d'avoir une population essentiellement urbaine et des prix des denrées agricoles bas, représentant peu dans notre pouvoir d'achat occidental (c'est beaucoup plus rigolo de claquer la moitié de sa thune dans des prix immobiliers spéculatifs). Ainsi, pendant les 50 dernières années, la hausse de la productivité du travail agricole s'est accompagnée d'une baisse des prix et de l'exode rural. On arrive donc à une situation où un agriculteur, pour disposer d'un salaire décent, doit produire des quantités incroyables de nourriture, être intégré dans une chaine industrielle d'approvisionnement/vente, le tout sans trop pouvoir se soucier d'environnement, de qualité, de bien-être animal, etc.
Ça c'est dans nos pays "développés", et à la limite, pourquoi pas, enfin ça se discute. Le gros problème c'est qu'il y a plus de 800 millions de personnes dans le monde qui sont sous-alimentés, en d'autres mots qui ont faim quotidiennement. Ce que l'on sait beaucoup moins, c'est que 700 millions d'entre eux sont des agriculteurs de pays du sud. C'est terrifiant, non ? Ceux dont c'est le métier de produire des aliments sont les premiers touchés par la sous-alimentation... L'explication : ils subissent la concurrence directe des agricultures plus performantes, qu'elles soient du nord ou de leur propre pays. Ils n'ont pas accès au crédit qui leur permettrait de se moderniser et augmenter leur productivité, et ils ont parfois aussi des problèmes d'accès aux terres. L'autosuffisance complète est illusoire, ne serait-ce que pour se fournir de l'outillage, et les prix de vente ne leurs permettent pas à la fois de se nourrir et reproduire leur production (1). Conclusion : ils vont tenter leur chance dans les mégalopoles, où ils subiront le chômage. C'est pas trop grave, parce qu'avec un peu de chance on inventera un nouveau bidule inutile, que l'on fera produire et consommer, ce qui créera de la croissance et de l'emploi pour ces messieurs. Il est pas beau mon monde d'aujourd'hui ?
A priori, aucun lecteur de ce blog, ni moi, ne peut vraiment s'imaginer ce que ça doit être d'avoir peur constamment de mourir de faim. En tout cas, le seul fait que nous serons incapables de fournir de l'eau potable et de nourrir convenablement tout le monde montre que le modèle économique et sociétal actuel est erroné. Surtout que la production agricole mondiale est aujourd'hui suffisante pour nourrir tout le monde. Prenons le Brésil : pour des questions de balance commerciale de mes deux, ce pays est obligé d'être un agro-exportateur majeur, tandis que 13 millions de brésiliens sont sous-alimentés...
L'avenir s'annonce encore plus compliqué. Le défi va être d'au moins doubler la production agricole mondiale, si l'on veut nourrir correctement à l'horizon 2050 les 9 milliards d'habitants que nous serons, et trouver un moyen d'organiser les échanges agricoles entre zones excédentaires et déficitaires. Mais attention, la solution ne sera pas d'adapter mondialement le modèle technico-économique de nos pays, pour les questions sociales et économiques dont viens de parler comme pour des questions environnementales.
Le lecteur avisé aura remarqué : le social, l'économique, l'environnement, mais mais mais, c'est les piliers du développement durable ! Je déteste la mode autour de cette expression, récupérée à tort et à travers aujourd'hui, mais il faut avouer que le concept de base est intelligent et s'applique particulièrement bien à l'agriculture. Pour l'aspect de durabilité, d'abord : l'idée d'une ressource qui doit être perpétuellement renouvelée y est une réalité concrète. Comment s'y prendre pour renouveler chaque année la fertilité des sols ? Ensuite, pour l'enchevêtrement des aspects sociaux, économiques, techniques et environnementaux. Imaginer une solution technique qui ne prenne pas en compte tous ces aspects est voué à l'échec... Ainsi, les OGMs sont pour moi une piste dangereuse. Mais on en reparlera, promis. Je parlerai aussi un peu du concept d'intensification écologique, une des pistes privilégiées de développement, même si ça risque d'être technique.
Vincent
(1) C'est trop intelligent et bien dit pour venir de moi, ces deux derniers paragraphes ? Bien vu. Pompé de mes cours de sécurité alimentaire mondiale et du livre "histoire des agricultures du monde" de Marcel Mazoyer et Laurence Roudart. Une saine lecture.
A lire aussi : "les clefs des champs", de Thierry Doré, un ouvrage de vulgarisation sur les enjeux actuels de l'agriculture, en présentant les différents points de vue sans prendre parti.
Deux très bons documentaires sortis en 2006, traitant tous les deux de la production agricole et agro-industrielle : "we feed the world" et "notre pain quotidien".
Le premier démonte le système productif actuel et l'emprise des grands groupes agro-industriels; c'est à voir, bien réalisé (pas chiant quoi), instructif et intelligent comme tout. L'interview du PDG de Nestlé World à la fin est flippante (ce mec déclare sans rigoler que proclamer que tout être humain doit avoir le droit d'accès à l'eau potable est une mauvaise idée).
Le deuxième, c'est une suite de plans non commentés qui vous montrent comment vos aliments sont produits. C'est glaçant. On dirait de la science-fiction, et en fait, bah non, c'est le monde actuel.
Si ce n'était pas illégal, vous pourriez télécharger ces films avec les torrents suivants :


Commentaires
Merci Vincent pour ce fabuleux billet.
Ton aventure, ton ouverture d'esprit et ta brillo m'inspire à faire un voyage semblable.
Bonne continuation mon ami.
- Orph
Petit Loup,
Je ne me pose en effet pas la question de savoir d'ou mon cornflakes vient. En fait si je me la pose quand il n'est pas bon ce cornflakes parce que j'appelle le service client. Ba oui c'est pas eux qui font mes cornflakes. Non? Me voila perdu. Ok tu a gagné une petite bataille (pas la guerre) je vais jeter un petit coup d'oeil journalistique dans ce que tu viens d'écrire. Bref je vais un peu me sentir concernée. Bisous and go on poussin, c'est génial...
Mo
Alors là je t'arrêtes direct. L'amour on n'en a pas besoin, ça c'est de la connerie. On a juste besoin de se reproduire, et encore pas pour nous mais pour perpétuer l'espèce.
Après je ne penses pas que convertir le salaire d'un (agriculteur) Brésilien est une bonne chose et encore moins de faire une comparaison rapide sur le pouvoir d'achat de celui-ci. Mais pour remettre les choses dans leur contexte, le salaire minimum au Brésil est de 415 R$ (reals) en 2008 [1]. Pour le taux de change l'euro varie entre 2.4 et 3 reals (Ici on dit un "real" des "reais" mais bon...)
Ceci dit le salaire minimum de permet de vivre, loin de là. Mais le plus affligeant est le nombre de personnes qui (sur)vivent dans des conditions similaires [2]. Lorsque les *familles* de classe moyenne sont définies comme gagnants entre 1000 et 4500R$ je me demande vraiment si on parle de classe moyenne. Pour vous donner des chiffres concrets, j'habite à Belo Horizonte [3], troisième ville du Brésil et je paye 350R$ par moi une chambre dans un appartement sans machine à laver ni internet, le trajet de bus coute 2.10R$ sans possibilité d'avoir un abonnement et le "prato feito" (le plat basique haricots, riz & co) vaut entre 4 et 6R$. Alors imaginez-vous vivre avec 415R$...
Mais pour revenir au sujet de la place de l'agriculture dans la société je suis complètement d'accord avec toi Vinz. Même si je reste septique sur les chiffres annoncés (800 et 700 millions de sous alimentés... sources?), je suis convaincu que c'est une aberration.
Surtout continue à écrire, c'est toujours un plaisir de te lire.
[1] http://www1.folha.uol.com.br/folha/...
[2] http://www1.folha.uol.com.br/folha/...
[3] http://fr.wikipedia.org/wiki/Belo_H...
Mais bon, j'ai pas voulu trop vous désespérer, je n'ai parlé que de personnes sous-alimentés, c'est à dire pour qui les apports énergétiques de base sont insuffisants. Sinon, des malnutris, c'est à dire des gens qui ont des carences importantes en vitamines ou en minéraux, il y en a 2 milliards de par ce bas-monde.
Désolé si ma phrase n'était pas claire, la virgule mal placée peut-être, mais quand je parlais d'aberration c'était en référence à l'illogisme du nourrisseur mal nourrie et non aux chiffres annoncés.
Peut-être une objection : tu as l'air de présenter comme assez négatif et plutôt absurde le fait qu'un agriculteur nourrisse x personnes et que chaque famille ne soit pas obligée de produire sa propre alimentation (ou plutôt, tu critiques le processus qui a conduit à cet état de fait). Mais, même s'il y a des conséquences nuisibles, cette spécialisation permet aussi une amélioration du bien-être : développement de la médecine, de la recherche scientifique, par exemple ! Donc, pas totalement si absurde...
@ Antoine :
Ma critique est un peu plus complexe que cela... Je ne pense pas du tout qu'il faille que chacun produise sa propre nourriture, une société entière de paysans, loin de là !
C'est vrai que le progrès technique, en particulier en agriculture, a permis à l'humanité de se libérer de beaucoup de tâches ingrates, et ça c'est une bonne chose. Dans un monde idéal, cela permettrait de réduire le temps de travail pénible, de peut-être mieux le partager; et du coup libérer du temps et des ressources humaines pour améliorer notre bien-être, faire avancer la connaissance, la culture... As tu l'impression que l'on en est là ? Est-on dernièrement allé dans le sens de plus de médecins, plus de profs, plus de chercheurs (en pourcentage) ? J'ai l'impression qu'on est plutôt en permanence en train de s'inventer de nouveaux besoins, de produire de plus en plus de biens de consommation, dans le seul but de fournir du travail à tous, objectif que l'on arrive difficilement à combler...
En tout cas, les agriculteurs, même bien mécanisés, sont aujourd'hui soumis à des rythmes de travail qui sont absurdes, alors qu'ils ont un revenu ridiculeusement bas pour le travail qu'il font... Le problème, c'est qu'il y a une limite biologique à cette réduction du nombre de travailleurs ruraux, qui a déjà été dépassée, ce qui se ressent sur l'environnement et la qualité des produits... Un peu moins de chomage et un peu plus de personnes dans les champs ?
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