Je suis depuis deux jours à Piracicaba, état de São Paulo, hébergé à la Republica Maracangalha, une coloc' d'une dizaine d'étudiants en agronomie et foresterie à l'ESALQ. Je suis tombé pile poil sur le bon refuge de gens bien : défenseurs l'agriculture familiale, écolos en veux tu en voilà, promoteurs des méthodes d'agroforesterie, et évidemment amis des Sans-Terres. Ce qui n'était pas évident, car comme on me l'a expliqué, l'ESALQ est un des berceaux de l'agro-business brésilien, où les enfants des grands propriétaires terriens viennent faire leurs études. Bon, donc la Republica Maracangalha, c'est pas ça du tout, et on m'a accueilli à bras ouverts dans une grande maison où joue en permanence une guitare, avec un petit potager à l'arrière, où le café coule à flots... Bref, l'endroit parfait pour me reposer, discuter avec des gens, prendre du bon temps et planifier la suite du voyage.

Mais j'imagine que vous attendez le récit de ma pédalade solitaire depuis Angra dos Reis. OK, alors j'y vais dans le détail.

J'avoue, au moment où j'ai laissé Fausto et Martin prendre leur bus, j'ai été un peu surpris de me sentir vraiment seul. Jusqu'à là, j'avais toujours eu la perspective de retrouver des gens connus. Et là, je me suis retrouvé d'un coup seul avec mon vélo et mes sacoches, le soir dans une ville inconnue (et passablement moche). Petit coup de blues, puis hop hop tu l'as voulu tu l'as eu, alors cherche une pousada pas chère et bien miteuse pour dormir avant d'attaquer la route.

Heureusement, à peine sur mon vélo, le lendemain, le moral est reparti à la hausse. J'ai commencé par suivre la route de la côte (ce qui, sans le savoir, m'a rallongé de 10 bons kilomètres, mais c'est pas grave). Puis arrivée à une intersection cruciale. Choix A : continuer tranquilou en suivant la côte touristique; choix B : passer par des reliefs bien hardus tout en rallongeant l'itinéraire d'une cinquantaine de bornes. Forcément, choix B, donc une petite route qui serpente, des paturages (enfin, des reliefs déboisés et ensemencés) et mes premières vaches brésiliennes (croisées avec des vaches indiennes). Bucolique, mais ça c'est vite mis à grimper et là d'un coup c'est moins sympa. Juste, grosse parenthèse concernant les cartes : au Brésil, comptez pas sur des cartes IGN au 50:000 avec courbes altimétriques, les chemins en terre et tout, ça existe pas, c'est beaucoup plus rigolo quand on découvre au fur et à mesure. Par contre, l'autre fois je me suis gourré, les bornes kilométriques et les autoroutes, ça existe bien, j'y viendrais. Donc bref, j'ai pris bien bien cher dans une première montée en lacets d'une quinzaine de kilomètres qui m'a permis d'inaugurer le petit plateau de mon pédalier, surtout au moment où il s'est mis à pleuvoir et à avoir du brouillard à pas voir à 20 mètres même dans les tunnels (non éclairés). Les nuages viennent de la mer et s'arrêtent d'un côté de la montagne : le temps s'est subitement amélioré en passant Lidice. Mais tout compte fait, j'ai bien aimé cette première journée : déjà c'était beau, et l'effort physique ça fait du bien et on profite d'autant plus des descentes.

Pieutage dans un hameau près de Getulândia (en gros, une station essence, deux bars et un poste de police plus quelques bicoques). J'ai essayé d'aller voir les fermes du coin sans succès, avant d'aller au poste de police où on m'a permis de dormir dans le garage (au moins c'est sûr !). Mais dans le bar du coin, une fois la conversation entamée, je suis devenu l'attraction de la soirée, on m'a payé moult bières et on m'a invité à dormir dans une maison, ce que j'ai accepté.

J2 : on continue dans les reliefs et les verts pâturages. Il fait bien chaud, je me fais couper les cheveux à Bananal, ce qui de plus me donne un air local. Au passage de la frontière de l'état de São Paulo, l'accent change : ici, on prononce les "r" à l'anglaise, alors qu'à Rio c'est à la française. Pause dèj bien sympa à Arapeí, un petit village, comme d'habitude au Brésil le plat de viande est accompagné d'une montagne de riz, de feijao et de salade. Les gens sont très acceuillants, et au final c'est un vieux dont le fils est en France qui me paye mon repas... On m'indique aussi un raccourci par un chemin en terre, qui s'avère magnifique mais crevant, j'ai dû pousser mon vélo sur les montées. Arrivée le soir à Arreias, une ville tranquille, l'unique hôtel dans le style colonial est vraiment pas cher : 10E pour une chambre confortable, gros petit dèj inclus ! J'aime bien, je reste un peu le lendemain matin, en discutant avec Mauricio, rencontré la veille.

Donc bon, vers midi (J3) popopop c'est reparti, je préfère passer encore par un peu de relief via Silveiras, et je redescens enfin dans une zone plus plate ou passe l'autoroute Rio - Saõ Paulo, la fameuse "Dutra". Au brésil, on peut parfaitement utiliser la bande d'arrét d'urgence de l'autoroute comme piste cyclable, en tout cas les gens le font et ça pose pas de problèmes aux flics - mais non Papa, c'est pas (trop) dangereux. Alors bon, je me fais plaisir. Faut juste faire gaffe aux entrées et sorties d'autoroute, et bien calculer son coup pour passer entre deux camions aux ponts, où la bande s'arrête. Grosse averse le soir en arrivant à Guaratinguetá, ce qui m'apprend pour la fois suivante à laisser mon k-way à un endroit accessible de mes sacoches. Guara, honnêtement, c'est comme beaucoup de villes brésiliennes : glauque et moche comme un poil de cul, surtout avec un temps de merde. Et puis les gens sont pas sympas.

Mardi J4 : le but du jeu c'est avancer en direction de São Paulo en longeant la Dutra, et en évitant au maximum celle-ci. C'est pas évident, le tissu routier brésilien n'est pas continu sans passer par les autoroutes ou sans faire de détours énorme. Bien stressant, le paysage est pas joli (miam les zones industrielles, les garages et stations services), je suis fatigué et de mauvaise humeur, je vais même jusqu'à échouer dans un Mac Do, pour dire.

J5 : bon, allez, je vais en sortir de cette autouroute de merde, départ vers 5h30 du mat', et enfin vers 6h30 j'arrive à l'intersection avec la route "Dom Pedro I" qui va en direction de Campinas, c'est aussi une autouroute mais beaucoup plus tranquille et bucolique. Ca fait du bien. Entre autres cyclistes brésiliens, je croise un mec qui a aussi fait le chemin de Saint-Jacques à vélo. Pieutage à Atitaba, rien à signaler (enfin si, pour une fois je suis arrivé avant l'averse du soir, mais pendant la journée il faisait un grand soleil, et j'ai oublié de mettre de la crème sur les oreilles. Aîe).

J6 : Là, je sais que je vais arriver à Piracicaba, et quelque chose me dit que ça va être bien. C'est donc une journée de vélo particulièrement joyeuse, du genre à beugler des chansons inventées. Je me sens bien. Arrivée à Piracicaba sur le coup de 5h, je trouve la Republica sur les indications mailesques de Daniel, un ami d'amie qui y a habité et qui a aussi fait le tour du continent à vélo. Soirée pizza dans un four artisanal dans une autre républica, je fais connaissance un peu avec tout le monde, ça joue de la gratte, oh yeah.

Les choses techniques et physiques, ça remplit le quotidien. Pas de chute, pas de crevaison, je me suis rendu compte bien tard que mes pneu étaient sous-gonflés, j'ai du régler le frein à disques avant qui frottait et me faisait perdre beaucoup d'énergie. Le J2, après une bosse prise à pleine vitesse, les vis soutenant le porte-bagages ont laché d'un coup, je les ai remplacé par celles du porte bidon pour pouvoir continuer. Je mange une quantité incroyable de nourriture (dans les 1,5kg par jour). Au niveau flotte, j'emporte deux litres pour être tranquille (bouteille de 1,5L sur le porte guidon plus une petite de 50cl en cas d'urgence dans la sacoche avant). La santé ça va niquel, sauf une douleur dans la cuisse gauche qui disparait quand je suis chaud. J'espère que ça va disparaitre après une semaine de repos. J'ai l'oeil un peu trop rivé sur le compteur : en moyenne, je roule donc à 15km/h environ, ce qui fait du 8km/h en montée, du 20km/h à plat et jusqu'à 50 en descente. Mais bon, j'ai comme d'habitude emmené un peu trop de poids. D'autant plus que mon vélo en lui même est bien lourd. Faut que je lui donne un nom : la Mule, vous en pensez quoi ?